La guerre au Yémen ou « la pire crise humanitaire au monde »

Par Clara Castellano

Selon le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, la situation conflictuelle qui s’enlise au Yémen abrite la « pire crise humanitaire au monde ». Cette guerre qui entremêle divers enjeux, à la fois rythmée par des acteurs occidentaux et régionaux, révèle une catastrophe humanitaire majeure. Comptant 27 millions d’habitants, le Yémen héberge 17 millions de personnes souffrant de la faim dont plus de 5 millions d’enfants selon l’ONG Save the childrens. Outre cette enquête, une autre donnée tout aussi pertinente reflète la faiblesse des conditions de vie du peuple yéménite, l’IDH de cet Etat s’élevait en 2018 à 0,463, faisant de lui le 15ème pays le moins développé sur le rang mondial de 192.

Crise majeure mais guerre pourtant mal connue, cet article a pour but de dresser une fine esquisse des enjeux relatifs à la guerre du Yémen afin de faciliter sa compréhension. En mettant en lumière les dégâts humanitaires causés, il tentera d’identifier les origines de ce conflit et d’éclaircir les intérêts propres à chaque parties mobilisées. 

« Les indicateurs au Yémen sont sans équivoque et, le monde doit ouvrir les yeux sur la situation désespérée du peuple yéménite avant que la famine ne s’installe ».

David Beasley, directeur du Programme alimentaire mondial des Nations Unies 

Une population en souffrance

Depuis 2014, la guerre qui sévit au Yémen, amène de terribles conséquences sur le mode de vie du peuple yéménite.

D’abord les victimes directes de cette guerre, qu’elles soient civiles ou militaires, s’élèvent à des milliers de morts bien que les chiffres varient d’une institution à l’autre. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme recense pour sa part au moins 6 100 morts et 9 683 blessés du côté des civils, de 2015 à mars 2018. L’Université du Sussex dévoile en novembre 2019 d’autres données, elle aurait recensé à travers le projet de recherche ACLED au moins 100 000 morts dont 12 000 civils dans les combats et les bombardements qui sévissent depuis 2015. Pour autant, le droit humanitaire relatif aux conflits armés non internationaux établi à l’article 3 des conventions de Genève de 1949 devrait s’appliquer à la guerre au Yémen et en ce sens protéger les civils. Seulement, dans les faits, son non-respect est à constater. Les civils sont les premières victimes de ce conflit, ni les houthistes chiites ni la coalition ne cherchent à les épargner. L’ONG Human Rights Watch a notamment assuré que certains bombardements émis par la coalition prenaient sciemment pour cible des civils. Même l’organisation Médecins sans frontières annonce en 2016 son retrait de six hôpitaux au nord du pays, après avoir été bombardée pour la quatrième fois par la coalition.

Mais les victimes civiles de la guerre ne sont pas seulement dues aux affrontements entre belligérants, nombreuses sont celles qui la subissent dans des camps de réfugiés ou dans des villes insalubres et périssent des conditions de vie insuffisantes, de famine ou encore du choléra. La maladie a envahi le pays depuis quelques années et le nombre de personnes atteintes est estimé jusqu’à un million de cas. À savoir que l’épidémie du coronavirus s’ajoute à l’infernal tableau des conditions de vie déjà extrêmement fragiles. Du reste, une inflation monumentale s’est ancrée dans le commerce du pays, et est à l’origine de la nette augmentation du coût de certains produits essentiel. On note une hause de 150 % pour les denrées alimentaires et de 200% pour le carburant, devenus depuis alors inaccessibles à la majorité de la population.

Image : The Huffington Post – KHALED ABDULLAH 

Une grande partie de la population yéménite fuit les villes et migre au Sud du pays pour former des camps de réfugiés très souvent en carence d’eau, de nourriture, de médicaments ou encore de cadre éducatif. Ainsi au total environ 70% de la population souffre d’insécurité alimentaire en 2019 selon l’ONG Action Contre la Faim. Les enfants notamment sont très sensibles à ce manque de nourriture, leur croissance est compromise et leur santé en danger. « Ces conflits nous ont été imposés » affirme un yéménite dont la fille de 7 mois pèse à peine 4 kilos, au lieu des 7,8 kilos attendus en temps normal. Bien que des programmes d’aide à la population sont mis en place à travers des systèmes alimentaires, des projets d’assainissement, des interventions de professionnel de santé ect, ils ne sont pas encore suffisamment nombreux et performants pour inverser la courbe du nombre de personnes ayant besoin d’une assistance humanitaire.

« Si la guerre ne prend pas fin maintenant, nous approchons d’une situation irréversible et risquons de perdre toute une génération de jeunes enfants au Yémen ».

Lisa Grande, coordinatrice au Yémen – Octobre 2020

Mais alors, comment en est-on arrivé à une situation menaçant d’arriver à un point de non-retour ? 

Aux origines de la guerre

Le Yémen actuel est bâti en 1990 par l’unification de la République arabe du Yémen de l’Ouest, et la République démocratique et populaire du Yémen de l’Est. Mais ce nouvel Etat est peu stable puisque, dès 2004, des insurrections contre le gouvernement éclatent. Situé dans une zone géographique sous tension, le Yémen n’est pas non plus épargné en 2011 par les Printemps arabes. Une révolution éclate alors dans le pays et le Président en fonction, Ali Abdallah Saleh, est contraint d’abandonner son poste. De là son vice-président Abd Rabbo Mansour Hadi lui succède. Encore ébranlé par ce brutal changement de gouvernement, le Yémen fait face à de nouveaux conflits intraétatiques. En effet, en 2014 un dialogue national s’ouvre autour d’une nouvelle division des régions dans le pays, et des propositions sont arrêtées. Seulement une partie de la population y voit là un outil politique permettant d’appauvrir certains espaces du Yémen pour en enrichir d’autres. Cette carte régionale devient alors le point de départ de rebellions profondes au Nord, qui dès les mois suivants s’étendent à tout le pays. Ce sont les Houthis, groupe rebelle indépendantiste dirigé par Hussein Badreddine al-Houthi et ses frères, qui conduisent une offensive vers le sud et s’emparent de la capitale Sanaa en septembre 2014. Le président Hadi est contraint de fuir à Aden, ville portuaire au Sud du Yémen, puis à Ryad en Arabie Saoudite. 

Cet Etat d’accueil pour Abd Rabbo Mansour Hadi prend position dans le conflit la même année puisque le 26 mars 2015 il forme une coalition avec neuf autres pays arabes (depuis modifiée par le départ de certains) : l’Egypte, la Jordanie, le Soudan, le Qatar, le Bahreïn, le Koweït, les Emirats Arabes Unis, le Maroc, et le Pakistan. L’ensemble de ces Etats ont la volonté de relégitimer le gouvernement yéménite en exil. Pour se faire, ils combattent les milices rebelles houthistes mais également Al Quaïda, qui, profitant du chaos s’est imposé au Sud du pays. À cette coalition s’ajoute l’appui des Etats Unis en matière de logistique et de renseignement aux opérations notamment.

Cet éventail d’acteurs à la fois régionaux et internationaux ne s’arrête pas là, en effet les rebelles Houthis sont soutenus par l’Iran et l’ancien Président du Yémen, Saleh, jusqu’à sa mort en 2017. Le Yémen abrite dès lors une myriade de belligérants, dans un camp ou dans un autre, aspirant à des desseins variés.

Les conflits d’intérêts actuels

Pourquoi un soulèvement populaire contre son gouvernement finit-il par solliciter des acteurs extérieurs ?

 L’internalisation des conflits est une situation connuesouvent commune aux hostilités se déroulant en zone sensible et convoitée pour des richesses diversesL’ingérence dans ce type de guerre, justifiée pour ses apports humanitaires, n’est souvent en réalité qu’une stratégie d’influence.

Pourquoi alors l’Iran, l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis s’intéressent-ils aux conflits se déroulant au Yémen ?

Il faut rappeler que les rebelles Houthis sont d’appartenance religieuse chiitecelle-ci se distinguant d’un autre courant, le sunnisme, majoritairement répandu dans le pays et confession du Président Hadi. Ce schisme au sein de l’Islam est visible à l’échelle du Moyen Orient puisque certains pays se proclament de l’un ou de l’autre des courants. L’Arabie Saoudite, officiellement sunnite exerce une certaine influence sur la majorité des Etats de la région, à l’exception par exemple de l’Iran qui suit les enseignements du chiisme. Déjà à travers l’analyse de ces affinités religieuses peut se comprendre la mobilisation de l’Arabie Saoudite et de l’Iran aux côtés pour l’un des forces pros gouvernementales du Yémen, et pour l’autre des rebelles Houthis. Le but étant, de façon schématique, d’entrainer un basculement du Yémen vers le chiisme pour l’Iran à travers une victoire houthiste, et à l’inverse de réhabiliter le gouvernement sunnite pour l’Arabie Saoudite et sa coalition. Hadi déclare notamment le 21 mars 2015 « L’école du [chiisme] duodécimain suivie en Iran ne sera pas acceptée par les Yéménites, qu’ils soient Zaïdites ou Chafiites ». Ainsi, garantir la postérité de leur influence régionale et forcer la fidélité d’un nouvel allié, à savoir le Yémen, constituent une première explication d’ordre religieux à l’intervention de ces acteurs extérieurs.

Mais, ces deux puissants Etats du Moyen Orient perçoivent également dans le Yémen des enjeux financiers majeurs. D’abord, le détroit de Bab-El-Mandeb situé au Sud-Ouest du pays, en face de Djibouti, révèle un potentiel stratégique essentiel convoité par tous les Etats de la péninsule arabique, notamment car il est un lieu de passage inévitable pour le commerce pétrolier vers l’Europe. De la même façon, l’Arabie Saoudite a le projet de construire sur le sol yéménite des oléoducs acheminant le pétrole vers les Emirats Arabes-Unis, projet irréalisable, ou du moins compromis, si le Yémen s’allie à son ennemi régional l’Iran. Il faut aussi s’intéresser au prince héritier de l’Arabie Saoudite, Mohammed Ben Salman, qui a pu voir dans ce conflit l’opportunité de s’affirmer sur la péninsule au moment de son entrée en fonction. D’ailleurs, une association yéménite de défense des droits de l’homme, le Legal center for rights and development, avec l’aide de deux avocats parisiens, a porté plainte contre MBS en 2018 auprès du pôle des crimes contre l’humanité, délits et crimes de guerre du tribunal de grande instance de Paris, l’accusant de violer le droit international et d’attaquer sciemment des populations civiles au Yémen.

Quant aux Etats-Unis, ils sont alliés et partenaires commerciaux de l’Arabie Saoudite de longue date, pour preuve l’accord d’assistance mutuelle signé en 1951. Ainsi en plus de fournir un soutien logistique à cet Etat, leur mobilisationà côté de la coalition leur permet de rester informés et d’orienter la guerre selon leurs convictions. Mais le New York Times assure en mai 2018 que les Etats-Unis apportent également un soutien matériel puisque des forces spéciales américaines seraient déployées entre l’Arabie saoudite et le Yémen, pour protéger la frontière des Houthis.

En résumé la guerre au Yémen est désormais davantage le théâtre d’une guerre froide entre l’Arabie Saoudite et l’Iran, affrontant leurs idéologies sur un sol étranger, que celui d’une guerre civile entre rebelles houtistes et gouvernement yéménite.

En définitive, cette guerre prive le Yémen d’une structure étatique véritable, paralysant ainsi toute coordination pérenne au détriment de la reconstruction de l’Etat. Elle dévoile du moins jusqu’à présent l’une des pires crise humanitaire mondiale, et s’enlise jusqu’à freiner toute piste d’apaisement. Les yéménites assistent depuis, impuissants, à l’effondrement de leur économie, à la multiplication des maladies, à la destruction de leurs infrastructures, aux migrations de masse, mais surtout à un développement sans précédent de la famine. Une inquiétude partagée par David Beasley, directeur du Programme alimentaire mondial des Nations Unies « Les indicateurs au Yémen sont sans équivoque et, le monde doit ouvrir les yeux sur la situation désespérée du peuple yéménite avant que la famine ne s’installe ».

Clara Castellano

Image couverture : Courrier International

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